Lettre de Paulette Boulard, le 19 avril 1944

Alain Boulard nous fait part de la réaction de sa mère, sous le choc après la terrifiante nuit du 18 au 19 avril 1944, où le plus gros bombardement de la seconde guerre mondiale a détruit les deux tiers de Sotteville-lès-Rouen et y a fait 561 victimes.
Âgée de 24 ans, elle était réfugiée dans une cave de la rue Arthur Duval, avec son fils de 3 ans, le frère ainé d’Alain.

Paulette Boulard

Un témoignage poignant, qui résonne tristement avec l’actualité et dont les derniers mots n’ont malheureusement pas été entendus…

Recto de la lettre de Paulette Boulard après le bombardement de la nuit du 18 au 19 avril 1944 à Sotteville-lès-Rouen
Page 2 du témoignage de Paulette Boulard après le bombardement de la nuit du 18 au 19 avril 1944 à Sotteville-lès-Rouen

L’écriture est particulièrement soignée, mais si vous éprouvez quelques difficultés à lire, voici la retranscription de la lettre :

19 avril. Quelle belle journée de printemps. Il faisait ce jour-là un temps magnifique. La nature toute entière faisait honneur au printemps. La joie de vivre se lisait sur tous les visages. Tout souriait au printemps. Adieu l’hiver triste et morose. Le printemps apportait l’espoir de jours meilleurs. Ce soir-là, beaucoup s’endormait en faisant des projets agréables pour le lendemain.
11h La nuit était calme. Un ronronnement lointain troublait cette nuit sereine. Tout à coup, la ville entière fut illuminée. Spectacle féerique mais combien angoissant. Des sifflements déchiraient l’air, un tremblement de toute la terre semble-t-il. Nous sommes là dans la cave attendant la mort, pensant que c’en est fini de cette vie qui, quelques heures auparavant nous paraissait belle. Une odeur de phosphore nous pique le nez et toujours le sifflement des bombes qui tombent sans arrêt.
Quelle angoisse. Nous pensons à nos parents, nos amis que nous ne reverrons plus. Nous sommes là impuissants et les bombes tombent toujours.
Enfin le silence paraît se rétablir. Nous n’osons bouger avant que tous ces engins de mort soient partis. Et voilà le bruit qui augmente à nouveau et les sifflements reprennent et la terre tremble à nouveau. Nous pensons bien que cette fois nous n’échapperons pas. Nous restons là silencieux. Le cœur fait mal tellement il bat fort. La cave tremble, c’est peut-être la fin. Nous nous bouchons les oreilles pour essayer d’atténuer ce vacarme. Mais que sommes-nous là, pauvre chose humaine contre ces engins qui sèment la mort. 
55 minutes se sont écoulées, combien longues et douloureuses. Inoubliables minutes.
Le bruit diminue, est-ce enfin fini ? Nous sortons avec précaution tout surpris d’être encore là. Dans la rue jonchée de débris de toutes sortes, des gens sortent encore effrayés de cette nuit d’épouvante. De la poussière, des cris, des appels de maman. De toute part les incendies embrasent le ciel et la terre. Des maisons détruites. De pauvres corps mutilés. Là une enfant serrant sa poupée. Qu’ont-ils fait tous ces pauvres gens, morts pour quelles raisons ? De pauvres vieux qui, toute leur vie travaillaient pour avoir leur maison, l’arrangeaient avec amour. Et puis la guerre a passé. Plus rien. Que des ruines. Et de gens qui pleurent ! Et de tout petits qui ne comprennent pas. Et là-bas plus loin, un bruit de canon. C’est encore la guerre. Des hommes qui ne s’étaient jamais vu se tuent. S’ils se voyaient seuls, ces hommes vivraient en bonne intelligence, deviendraient frère, s’aimeraient. Et là c’est la guerre, ils se haïssent. Sans s’être même jamais vu c’est une lutte sans merci. Ils se tuent parce qu’on leur ordonne, parce qu’on leur commande.
Pourquoi faire couler tout ce sang ? Tous ces beaux corps plein de vie sont maintenant inertes pour toujours. Loin dans leur pays, une maman pleure, un enfant est orphelin, une épouse dans le chagrin.
Petits enfants qui un jour deviendrez grands, qui serez peut-être à la tête d’autres hommes, apprenez-les à s’aimer, à s’entraider, à s’unir, mais défendez leur de se tuer, de se haïr.
Ne faites plus jamais la guerre.
Ce mot cruel fait venir trop de pleurs.

P. Boulard

► VOIR AUSSI : Toutes les explications sur les bombardements

4 commentaires

  1. D’où cette citation de PAUL VALERY, lue récemment :
    « La guerre »
    ce sont des hommes qui ne se connaissent pas et qui se massacrent,
    au profit d’ hommes qui se connaissent et qui ne se massacrent pas.

  2. En d’autres temps, j’aurais éprouvé grand intérêt à lire cette lettre. Aujourd’hui, vu le contexte, égoïstement, pour me préserver, j’y renonce. Trop difficile…

  3. Merci Laurent de ce partage ; il résonne en effet doulourousement dans le contexte actuel ….Il m’a rappelé les témoignages de mes parents et grands parents ; et ces photos que j’avais découvertes (bien cachées de nous les enfants nés après la guerre ). Je n’ai pas de mots pour décrire mon émotion actuelle .

    • bien sûr que la guerre effrayante en Ukraine a ravivé les souvenirs de Sotteville en ruines qu’ heureusement je n’ai pas vu, mais, évacués en 1942, sinon nous serions tous morts : rue Victor Hugo, rue Benjamin Franklin.

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